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Projet éditorial

Prouver le mouvement en marchant

Contexte, enjeux et ambitions de la RFSE

 

Par Bernard Convert, Florence Jany-Catrice, Richard Sobel

(paru dans la Revue Française de Socio-Economie, N°1 - Premier semestre 2008)

On attend d'une nouvelle revue scientifique qu'elle définisse dans son premier éditorial ce qui fonde la légitimité de son existence, et plus encore quand cette revue se veut le support d'un domaine scientifique mixte, aux frontières encore à établir et dont la dénomination même est problématique. Cette attente risque d'être déçue ici car, pour le dire tout de go, le collectif de chercheurs à l'initiative de la Revue française de socio-économie (RFSE) a décidé de ne pas attendre d'avoir précisément défini ce qu' est la « socio-économie » pour lancer la revue du même nom...

On pourra qualifier cette posture d'audacieuse ou s'agacer de sa désinvolture. Les animateurs de la RFSE se veulent simplement pragmatiques et cherchent plutôt à prendre appui sur des courants de recherches existants, qu'ils viennent de la sociologie, de l'anthropologie ou de l'économie, mais aussi de la gestion, des sciences politiques ou de l'histoire, pour faire de la revue un lieu de mise en problématique permanente de l'identité scientifique d'une socio-économie telle qu'elle se fait. Pour autant la «socio-économie» n'est pas un «fourre-tout» académique. L'ensemble des disciplines qui la nourrissent partagent une même conception sociale-historique de leur objet. Mais cette conception n'est qu'un socle à partir duquel la richesse des approches socio-économiques peut se déployer pour rendre compte, de façon pertinente et sans monisme analytique, de la réalité économique dans toute sa complexité. Loin d'être un obstacle épistémologique, ce pluralisme disciplinaire est sans doute la ressource la plus précieuse qu'il appartiendra à la RFSE de faire fructifier, comme en témoigne le « panorama de la socio-économie française» auquel est consacré ce premier numéro.

1. Quelle conception sociale-historique de l’objet de la socio-économie ?

On sait comment, à la faveur de l'extension du capitalisme marchand, l'économie s'est partiellement « désencastrée «du monde social et comment des pratiques et des institutions proprement économiques se sont progressivement différenciées et autonomisées en un nom relativement indépendant, gouverné par un nomos spécifique. L'économie moderne s'est ainsi constituée en un véritable sous-système de la société, en un ordre de pratiques et d'institutions sociales homogènes, relativement autonomes vis-à-vis des ordres domestique, religieux et politique. C'est ce sous-système qu'une science nou­velle, l'Économie politique qui deviendra bientôt Science économique s'est proposé d'étudier, construisant pour ce faire théories et méthodologies propres.

Mais l'autonomisation n'est pas l'autonomie, ou pour le dire autrement, le «désencastrement » n'est qu'un processus jamais totalement réalisé. L'économie telle qu'elle fonctionne concrètement reste encastrée dans un environnement social et politique qui en constitue toujours le soubassement et la régulation. Non seulement, dans une société, tout n'est pas économique comme le prétendent les tenants d'un « impérialisme économique» (le terme n'est pas à l'origine péjoratif, mais revendiqué par eux); mais, mieux encore, tout ce qui est économique n'est pas qu'économique. Le nier serait endosser l'imaginaire libéral du capitalisme, ce mythe du « Marché autorégulateur» qu'a déconstruit Kart Polanyi dans La grande transformation. C'est pourtant le mythe sur lequel se fonde, pour le meilleur et pour le pire, une large partie de la Science économique. Pour le meilleur, parce que le processus d'abstraction par lequel procède toute démarche scientifique a, là comme ailleurs, produit des résultats. Pour le pire, car poussé au-delà des limites raisonnables, il se coupe définitivement de son référent empirique, se met à fonctionner en vase clos, et devient scientifiquement stérile. Cette critique n'est bien sûr pas nouvelle. Elle est aujourd'hui partagée un ensemble de chercheurs qui, par leur production scientifique, proposent d'alternatives théoriques à l'étude des pratiques et des institutions économiques. Ces alternatives sont différentes les unes des autres et ont chacune leur cohérence. Il s'agit pas d'en proposer une synthèse ou un syncrétisme. II s'agit simplement - définition minimale - d'offrir sous le terme générique de «socio-économie », un support à toute démarche scientifique qui refuse de couper les phénomènes économiques de leur environnement social et politique. En ce sens, la démarche éditoriale de là RFSE entend contribuer au récent manifeste «Vers une économie politique institutionnaliste », au centre duquel se loge l'exigence d'une posture de recherche socio-économique.

2. Vers une délimitation pragmatique du domaine de la RFSE.

Quand bien même ce socle commun aurait été mis en évidence, la caractérisation précise de la socio-économie se heurte à un problème d'hétérogénéité épistémologique. Le plus simple est de partir des champs disciplinaires. Du côté des sociologues la «sociologie économique » constitue aujourd'hui un sous-champ repérable du sage académique, même s'il est loin d'être théoriquement homogène. Participent en effet à ce sous-champ des travaux relevant de la sociologie structurale des réseaux de la sociologie néo-institutionnaliste, et, plus spécifiquement dans le monde francophone, d'autres travaux s'inscrivant dans le paradigme de Bourdieu, dans celui de la sociologie structurale de la science, d'autres encore relevant de l'économie sociale et solidaire. L'anthropologie économique qui fait aujourd'hui un timide retour, après une éclipse prolongée, avait connu un développement semblable et ambitionnait même de s'autonomiser comme champ disciplinaire. Du côté des économistes, rien de tel : la socio-économie constitue à l'heure actuelle une exigence de recherche rassemblant certaines formes d'hétérodoxie économique (conventions, régulation, néo-marxisme, institutionnalismes) mais aussi d'orthodoxie économique, qui essaient de desserrer les contraintes d'abstraction qui orientent la représentation des comportements économiques (le néo-institutionnalisme). Pour l'heure, un soupçon pèse sur elle : celui d'être un concept fourre-tout, lieu d'accueil de chercheurs en mal d'attaches solides à un paradigme. On peut néanmoins gager que l'attention particulière accordée aux règles et aux institutions ainsi qu'une certaine épaisseur éthico-politique donnée aux acteurs économiques constituent des lignes de problématisation communes et forment la colonne vertébrale épistémologique d'une sensibilité socio-économique. Les sciences économiques ont aussi besoin d'ancrage convaincant et maîtrisé dans l'empirie ou de références aux pratiques économiques concrètes. La démarche socio-économique apparaît justement comme l'un des moyens les plus efficaces de produire une représentation réaliste du capitalisme moderne et de son fonctionnement. C'est à travers ce prisme que la connaissance économique est intrinsèquement ouverte à la collaboration disciplinaire avec les autres sciences de la société.

3. Pourquoi une revue ? Et pourquoi cette revue ?

La RFSE n'est bien sûr pas le seul espace de dialogue et de débat dans les sciences sociales. Il existe en France, et plus encore dans le monde anglo-saxon, des revues proches des exigences et des ambitions qui guident la politique éditoriale RFSE. Pensons, par exemple, aux excellentes revues que sont Travail et emploi, certaines séries thématiques d'Économies et Sociétés, et bien sûr au Journal of Socio-Economics, à la Socio-Economic Review voire au Journal of Economic Issues. II y a néanmoins un espace théorique à prendre : celui de la socio-économie plurithématique, généraliste, à la fois théorique et appliquée, ayant une ambition explicite de structuration du champ scientifique. Dans cette perspective, la revue ne peut être que francophone, le monde anglo-saxon disposant déjà de ce type de revue et même de Newsletters spécialisées comme Economic Sociology, The European Electronic Newsletter, alors que nous en manquons cruellement. C'est parce qu'il est transversal, décomplexé, généraliste, non communautaire, que notre projet a un sens et un espace propre. Avec le projet RFSE, nous parions sur une posture transdisciplinaire assumée, développée à partir d'une logique éditoriale qui se veut délibérément au carrefour des sciences sociales de l'économie.

La RFSE est une revue proprement académique, c'est-à-dire une revue dans laquelle les articles publiés ont d'abord fait l'objet d'une expertise mobilisant deux rapporteurs anonymes (« en double aveugle ») et un arbitrage final du comité de rédaction. Sans fantasmer les bienfaits de l'autonomisation du champ scientifique, nous gageons qu'une telle procédure reste garante d'une objectivité construite par les chercheurs (et par eux seuls) et n'interdise en principe jamais à une contribution audacieuse l'accès à publication.

Les exigences théoriques et méthodologiques à partir desquelles la RFSE entend fonctionner conduisent à diversifier les formats de publication scientifiques. Une revue doit refléter tous les types de production scientifique qui accompagnent et capitalisent le mouvement de la recherche. La revue, présentée à un rythme semestriel, se présentera de la manière suivante :

- un éditorial (texte court, ayant vocation à lancer ou à alimenter des débats). Il peut constituer également une vitrine pour défendre des positions et, le cas échéant, se transformer en rubrique plus conséquente du type « Débats et controverses ».

- le régime « normal » de publication : une moitié de la publication sous la forme d'un «dossier» concernant un thème ou un problème précis. Le dossier pourra fonctionner par appel à contributions largement diffusé, ou par création ex post, le cas échéant. Une autre moitié sera sous le régime «varia » c'est-à-dire des articles dont la réunion ne présente aucune homogénéité thématique ou méthodologique.

- des notes sur des recherches en cours ou des notes critiques (études un peu poussées sur un ou plusieurs livres).

- des comptes rendus d'ouvrages, éventuellement de numéros de revues, pour diffuser les nouveautés reflétant la richesse des recherches dans le champ de la socio­économie. Cette rubrique est largement ouverte à tous ceux qui, jeunes chercheurs ou chercheurs confirmés, voudront bien s'en saisir.

 

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