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Appels à articles ayant donné lieu à publication

La santé, miroir des capitalismes ?

Paru dans le N°26 de la RFSE

Les transformations contemporaines du monde de la santé, notamment dans les pays occidentaux, apportent un éclairage exemplaire sur les mutations des capitalismes. Cet appel à articles vise à interroger les rapports ambigus entre santé et capitalisme. Il suggère de le faire dans trois perspectives.

Une première perspective vise à apprécier la place et le rôle de la santé dans le développement capitaliste : quel est l’ancrage capitaliste de l’activité économique de santé ? Loin de n’être qu’un effet du développement, la santé est envisagée, dans cette perspective, comme un déterminant de l’extension du domaine capitaliste. Quelles formes prennent les nouveaux modèles socio-économiques de développement de la santé ? Quelles analyses de la construction sociale des marchés et/ou la construction sociale des prix de la santé, de l’hébergement médical, des médicaments ou encore des marchés d’assurance santé peuvent-être proposées ? Entre espace de financiarisation et espace de commun, le secteur économique de la santé peut dire quelque chose des transformations des capitalismes.

Une deuxième perspective fait de la santé un critère de jugement de l’évolution des sociétés capitalistes. Divers travaux de sciences sociales établissent des liens entre les mutations profondes des marchés du travail et des systèmes de production d’une part et la santé des populations d’autre part. C’est le cas par exemple des liens entre la question sociale du chômage, et sa transformation en problème de santé individuelle et de santé publique, soit qu’on se limite conventionnellement à la perte de bien-être matériel liée à celle du revenu, soit que l’on tienne compte de la multi-dimensionnalité des perspectives de santé : santé mentale et estime de soi, ou santé physique et incidences sur l’espérance de vie, l’augmentation des risques suicidaires, ou les décès liés à des maladies contingentes (etc.). Si les inégalités sociales de santé sont maintenant bien documentées, des recherches suggèrent des liens étroits entre pauvreté et santé et, de manière plus originale, entre inégalités économiques et santé globale de la population. D’autres encore tentent d’établir un lien entre efficacité des politiques économiques (d’austérité par exemple, ou de relance) et santé de la population.  D’autres encore, le lien entre les crises migratoires et environnementales et crises sanitaires. L’hypothèse peut être formulée d’une santé comme étalon de jugement de l’évolution des mondes capitalistes. Des regards croisés, multidimensionnels et multidisciplinaires, mais aussi comparatifs, peuvent ainsi être mobilisés pour estimer l’efficacité au prisme de la santé, des dynamiques économiques en cours, et/ou des politiques sociales, environnementales ou économiques à un niveau méso ou macro-économique. Voire, pour jauger de la capacité des stratégies d’entreprise à produire ou à détruire de la santé.

La santé, les acteurs et institutions qui la structurent, sont encastrés dans des logiques sociales, mais aussi, pour des raisons qui tiennent à leur histoire et à leur place dans les représentations, dans des logiques morales, éthiques et déontologiques. Les valeurs du monde de la santé ne sont pas réductibles à celles du capitalisme. C’est pourquoi on retrouve dans ce secteur des institutions fondées sur d’autres principes comme la mutualité, la sécurité sociale, etc. C’est une troisième perspective de cet appel à articles. Dans quelle mesure le monde de la santé et ses recompositions offrent-ils, ou non, une critique puissante et possiblement renouvelée du capitalisme, ou des opportunités pour son dépassement ? Par quels dispositifs institutionnels, par quels modes de coordination cette critique se révèle-t-elle en pratique? Comment les acteurs économiques, politiques et sociaux, mais aussi les différents groupes professionnels du monde de la santé organisent-ils, ou non, cette critique ?

Au total, l’appel se centre sur les recompositions du monde de la santé au regard des mutations des capitalismes. Il est ouvert à toute perspective notamment historique, gestionnaire, sociologique ou économique.

Economies de la sexualité : travail, marché, valeur

Paru dans le N°25 de la RFSE

Au cours des dernières décennies, les sciences sociales de la sexualité se sont emparées de catégories issues de l’économie. Elles ont par exemple envisagé la prostitution et la pornographie comme des activités productives, faisant l’objet d’évaluations économiques, donnant lieu à des formes de valorisation monétaire et mobilisant une force de travail dotée de capitaux spécifiques. De la même manière, de nombreux travaux en anthropologie ou au croisement de la sociologie et de l’économie se sont intéressés à la dimension intrinsèquement économique du mariage et de la conjugalité, l’inscrivant dans un système d’échanges matériels et sexuels au sein duquel des hommes et des femmes échangent à la fois des désirs, des sentiments et de l’argent. Certain.e.s auteur.e.s ont également envisagé les échanges économico-sexuels comme un continuum borné d’un côté par la prostitution et, de l’autre, par le mariage. C’est dans le cadre de ces travaux que furent forgées des notions telles que « capital érotique », « marché matrimonial » ou « industrie du sexe ».

Bien que stimulantes, ces notions s’apparentent souvent davantage à des métaphores plus ou moins bien contrôlées qu’à des concepts aux définitions robustes. Un tel constat est à rapporter au faible nombre de travaux de sociologie économique ou d’économie institutionnaliste sur le thème. Plus généralement, en dépit de la place centrale qu’occupe la sexualité dans le fonctionnement des sociétés capitalistes contemporaines et du poids économique de ces activités – d’ailleurs rarement comptabilisées dans le produit intérieur brut –, l’économie de la sexualité est encore aujourd’hui un objet d’étude bénéficiant d’une faible légitimité académique. A cela s’ajoute que, sous l’influence de catégories profanes souvent peu problématisées, nombreuses sont les recherches implicitement saturées de jugements moraux autour du caractère corrupteur de l’argent en matière de sexualité. Or, si certains échanges économico-sexuels mettent à l’œuvre un processus de marchandisation des corps, il serait réducteur de les considérer d’emblée comme des activités fonctionnant comme des « marchés ». Les mécanismes de régulation par l’offre et la demande ne constituent en effet que l’une des facettes d’un ensemble plus large de pratiques où les frontières entre dons, échanges marchands et non marchands apparaissent poreuses et souvent difficiles à délimiter.

Les propositions d’articles pourront appréhender leur objet à travers trois axes différents : le travail, le marché et la valeur.

Le premier axe propose d’envisager les activités liées à la sexualité sous l’angle du travail. Au-delà d’une interrogation plus globale sur la pertinence d’utiliser la catégorie « travail », il serait heuristique de conduire une réflexion sur les acteurs individuels et collectifs qui contribuent aux dynamiques de professionnalisation et de syndicalisation d’activités qui peinent souvent à être reconnues par le droit. Cette question prend un sens particulier dans un contexte de développement de nouvelles technologies et, plus spécifiquement, de plateformes numériques modifiant les frontières du salariat et de l’indépendance. La notion de travail interroge aussi les frontières entre les sphères publiques et privées.

Le deuxième axe propose d’envisager les activités économico-sexuelles à travers le prisme du marché. Si l’on peut considérer certaines activités sexuelles (prostitution, sites internet de rencontre, production de contenus pornographiques, sex shops, etc.) à partir des catégories marchandes, les tensions et les formes de contestation politique et morale dont elles font fréquemment l’objet invitent à prendre certaines précautions. Plutôt que de considérer d’emblée les formes empiriquement observables à l’aune du modèle du marché de libre concurrence, il nous semble plus pertinent d’analyser les pratiques sexuelles faisant l’objet d’une rémunération par le biais des dispositifs et des acteurs qui contribuent à leur donner naissance et à les stabiliser ou qui, a contrario, échouent à leur donner une existence légale. On peut également questionner la manière dont les nouvelles technologies de l’information et de la communication façonnent les marchés de la sexualité : les plateformes du web ont clairement contribué à transformer les mécanismes d’appariement et la nature des services proposés. Pour autant, assiste-t-on à une transformation des hiérarchies sociales, des logiques de classement et des modes de domination à l’œuvre dans les échanges économico-sexuels ?

Le troisième axe propose d’envisager les marchandises et services liés à la sexualité sous l’angle de la valeur, et en premier lieu à travers l’étude des processus d’évaluation et de valorisation impliquant les personnes liées au commerce du sexe – que ce soit en tant que producteurs de services (escorts, prostituées, live cam models, etc.) ou d’intermédiaires (gestionnaires de sites web, propriétaires de peepshows, proxénètes, etc.). La manière dont ces acteurs établissent des grilles tarifaires, échafaudent des logiques de captation des clients, produisent des récits basés sur les fantasmes pour enrichir les marchandises commercialisées ou tentent de se distinguer de la concurrence en renouvelant les services proposés sont autant de processus de valuation riches d’enseignements pour la sociologie économique et la socio-économie. Le travail métrologique et les pratiques de comptabilité au cœur de l’activité judiciaire constituent également une perspective de recherche intéressante en ce qu’ils interrogent la morale économique de l’Etat : quels moyens les instances judiciaires mettent-elles en œuvre pour faire les comptes de la sexualité et quels sont les critères pris en compte pour établir le niveau d’indemnisation des personnes victimes de traite ou d’abus sexuels ?

Valeur et capitalisme tome 1 et tome 2

Parus dans les N°23 et 24 de la RFSE

Au carrefour de l’économie politique, de la sociologie des prix et des études sociales de la finance, se multiplient depuis une quinzaine d’années les travaux portant sur la question de la valeur marchande des choses (biens, marchandises, firmes, actifs financiers). Issues de traditions disciplinaires et théoriques diverses, ces recherches ont en commun la critique de la définition néoclassique de la valeur qui considère celle-ci, tant dans sa version marginaliste que dans celle des marchés efficients, comme préexistante à l’échange et intrinsèque aux biens. En questionnant l’une des lois ordonnatrice de l’économie néoclassique, dont la centralité est comparée par André Orléan à celle de la loi de la gravitation pour la physique newtonienne, ces travaux participent à la mise en cause de l’un des principaux régimes de justification du capitalisme contemporain et à une refondation critique de l’économie. Leur développement et leur visibilité ont partie liée avec les effets sociaux et politiques des crises financières et écologiques de la fin des années 2000. La mise en cause de la capacité des marchés à déterminer la valeur des actifs financiers et le souci grandissant de soustraire certains types de biens communs à leur évaluation marchande ont ainsi nourri les questionnements sociaux sur ce que valent les choses et ce que nous définissons comme une marchandise.

Le développement de cet espace de recherche, au croisement de la sociologie économique et des approches institutionnalistes en économie, participe à l’unification d’un champ des sciences sociales abordant les faits économiques comme des construits historiques, et la valeur marchande des biens en lien avec l’analyse des valeurs morales et culturelles.

Ouvert à l’ensemble des disciplines des sciences sociales, cet appel à contributions espère ouvrir des pistes pour articuler le renouveau des analyses de la valeur à celles du capitalisme. Trois pistes de questionnement seront privilégiées dans ce dossier.

La première piste porte sur les liens entre les processus de détermination de la valeur et d’accumulation de profit. Ceux-ci ont fait l’objet de peu d’investigations empiriques. En sociologie, la prédominance des approches de la valeur par l’analyse des outils et instruments a contribué au délaissement de la question de l’enrichissement.  Les croyances, règles et outils qui forment le contexte de la fabrication des prix ont été principalement étudiés en dehors de l’analyse de l’argent qu’ils font circuler. Cette question a en revanche fait l’objet d’investigations théoriques notamment au sein d’approches économiques marxistes contemporaines qui abordent la valeur comme une médiation sociale. À partir d’une réappropriation critique du concept de valeur travail, ces travaux inscrivent la question de la détermination de la valeur dans l’intrigue plus large des rapports sociaux d’exploitation et d’accumulation de capital. Si la discussion de ces résultats sur un plan théorique peut encore être utilement prolongée, c’est aussi sur un plan empirique qu’il serait aujourd'hui heuristique de la conduire, pour saisir comment des modalités locales, situées et instrumentées de fixation de la valeur participent à la constitution de pôles massifs d’accumulation de capital et ainsi à la production des hiérarchies sociales.

La deuxième piste concerne l’imbrication des processus d’évaluation des prix et de production du droit. Au sein de la sociologie économique, les approches institutionnelles des prix ont été peu développées au bénéfice d’approches par les réseaux ou les normes culturelles. De plus, elles se sont davantage focalisées sur les questions de légitimité et de diffusion de modèles institutionnels que sur celles de la production des règles encadrant les actions économiques.  En revanche, dans le prolongement d’une perspective institutionnaliste en économie, des travaux issus d’approches telles le néo-institutionnalisme, l’école des conventions, la théorie de la régulation ou le mouvement Law and Organisations, ont étudié l’influence des régulations institutionnelles sur les activités économiques. Contre une définition positiviste du droit pensant la règle comme une contrainte incitative à optimiser par chacun, ils ont développé une conception endogène du droit comme constitutif et encastré dans les activités économiques. Ces perspectives pourraient utilement être mobilisées pour penser les processus de fixation de la valeur et évaluer la place des différentes institutions productrices de droit (les Etats nationaux, les institutions supranationales, les institutions privées, les collectivités territoriales ou les institutions agissant sur une base sectorielle) dans la définition de la valeur des choses.

Enfin, la troisième piste interroge l’articulation de l’analyse de la valeur et du développement de critiques sociales du capitalisme. La structuration institutionnelle des sciences sociales et l’histoire de la sociologie économique et de la sociologie des mobilisations ont conduit à un développement séparé des travaux portant sur l’action collective critique et sur les activités économiques. En dépit de récentes exceptions, peu de travaux articulent a fortiori une analyse de la valeur à celle de la critique sociale. Cette lacune analytique porte à la fois sur les liens concrets qui unissent des formes historiques et situées de fixation de la valeur et de critiques sociales, qui seraient justiciables d’investigations empiriques, et sur les manières de penser ensemble théorie de la valeur et forme de la critique.

En analysant les processus de fixation de la valeur aux prismes du profit, de l’Etat et de la critique, ce dossier vise ainsi à penser ensemble les modes de production de la valeur et le mode de production capitaliste.

Genèse des futurs économiques

Paru dans le N°21 de la RFSE

La maîtrise du temps, autant que son accélération, figure parmi les caractéristiques de la modernité. Elle renvoie au processus de rationalisation des activités humaines, bien connu des sociologues, notamment depuis les travaux de Max Weber. Agir rationnellement dans le présent, c’est élargir le contour des temporalités de l’action et anticiper les conséquences possibles de ses actes dans différentes représentations de l’avenir. Cette volonté de maîtrise et de contrôle contribue à désacraliser le futur. Désormais, et même si bien sûr les deux cohabitent, les prédictions eschatologiques se trouvent en effet largement contestées et noyées par et dans les prévisions scientifiques, raisonnées et calculées, qui alimentent un marché du futur. Alors que les premières acceptent un découplage net entre présent et avenir, les secondes reposent justement sinon sur une linéarité du temps du moins sur un couplage logique entre plusieurs séquences temporelles.

Si une majorité des sciences humaines et sociales manipule ce lien entre passé-présent-futur avec une certaine prudence, le plus souvent soucieuse d’en rester à l’étude objective des faits observables, d’autres parmi elles ont à l’inverse valorisé cette capacité de prévision. Le premier axe de notre appel à articles porte précisément sur une approche critique des liens entre l’une de ces sciences, l’économie mainstream, et la prévision. Quelles places l’anticipation et la fabrique des avenirs économiques occupent-elles, non seulement dans l’animation de la discipline elle-même mais aussi dans les rapports que cette dernière établit avec son environnement ? Que peut-on dire de l’évolution des métrologies utilisées pour anticiper ces futurs au cours de l’histoire de la science économique ?

Parce qu’elle ne peut être bornée à ce seul périmètre disciplinaire, la genèse des futurs économiques sera également, dans un deuxième axe, considérée dans un cadre pratique, celui de l’activité économique. L’entrepreneur, le spécialiste du marketing, le citoyen, le commerçant ou encore et par exemple l’expert financier sont en effet eux-aussi amenés à élaborer des représentations de cet avenir. Il s’agit dès lors d’interroger ici la pluralité des configurations d’acteurs et d’outils susceptibles de se livrer à un tel travail – quelles que soient l’échelle de production (de la plus locale à la plus globale) et les valeurs ou ambitions qui prévalent.

Enfin, le troisième axe de l’appel est relatif à la diffusion des représentations du futur et de leur réception-acceptation par les publics. Comment et par qui sont mises en circulation et en marché (donc en concurrence) les traductions de ces avenirs ? Parmi ces traductions, lesquelles font autorité auprès des instances politiques et médiatiques ? Sur un tel marché du futur, comment expliquer la performativité de certains discours ou représentations ? Comment comprendre, historiquement, les processus de ratification politiques et sociaux dont profitent des avenirs économiques plutôt que d’autres ?

Sont donc attendus, dans cet appel, des articles issus de l’ensemble des sciences sociales qui décriront et interrogeront les dispositifs de fabrique des futurs économiques.

Troubles dans la protection sociale

Paru dans le N°20 de la RFSE

La protection sociale est traversée par des reconfigurations et des tensions qui engendrent un doute sur le sens même de cette notion. Les pratiques de socialisation des ressources et les fonctions re-distributives assignées aux prestations sociales font aujourd’hui l’objet de nombreuses controverses, si bien que leur le périmètre « historique » tend à se déplacer. Les mutations ayant affecté le système de protection sociale ont fait émerger de « nouveaux risques sociaux » qui, tout en pointant ses limites, posent à nouveau la question de ses contours. Les régimes capitalisés, les programmes de workfare ou les politiques d’exonérations, en plein essor, tendent de plus en plus à compléter les mécanismes classiques d’attribution des droits sociaux, voire à s’y substituer. Ces nouveaux dispositifs font peser un doute sur le sens même de la conceptualisation théorique de la protection sociale mais également sur ses modes de quantification statistique. Est-il possible aujourd’hui de dégager une définition synthétique de la protection sociale ? Quelles sont les nouvelles pratiques de financement, de gestion, de comptabilisation ou d’évaluation qui interrogent le sens et le rôle attribué à ces institutions ? Quels sont les conflits de valorisation du travail ou des statuts qui président aux métamorphoses de la protection sociale ?

Les débats sur la définition et les limites de la protection sociale s’articulent notamment aux reconfigurations provoquées par les nouveaux types de conditionnement des droits. Ces derniers présentent des objectifs variés mais la mise sous condition vise le plus souvent la transformation des comportements ou la formation de « capital humain ». Ces politiques dites « d’activation » sont devenues le noyau dur des politiques d’assistance, de retraite et de chômage en Europe ou aux États-Unis. Elles sont aussi au centre des doctrines des institutions telles que la Banque mondiale et l’OCDE. Est-il possible de mener une évaluation à l’aune des résultats « anticipés » et des effets non anticipés de ces politiques ? Comment l’imbrication nouvelle des politiques sociales et des politiques de l’emploi restructure-t-elle les modalités de distribution des prestations sociales ? L’emprise renforcée des contreparties éthiques, comportementales ou laborieuses aux dépenses publiques est souvent analysée comme changement de règles dans l’affectation des prestations sociales. Cependant, elle se développe également au travers de contrats hybrides entre le salariat, l’assistanat, le bénévolat. Les contributeurs sont invités à proposer des analyses portant sur les enjeux de l’élaboration des « contrats d’activité » pour répondre aux objectifs d’occupation ou de professionnalisation des publics des politiques sociales.

Les « nouveaux risques sociaux » seront aussi l’objet de ce numéro. Peut-on / faut-il établir une définition substantielle de ces derniers? En quoi leur prise en charge diffère-t-elle des « risques classiques » de la protection sociale ? Les mutations de la protection sociale pourront aussi être étudiées sous l’angle de leurs liens avec les reconfigurations des territoires politiques. Les « nouveaux risques sociaux » ont la particularité de toucher des acteurs peu représentés dans les instances classiques de gestion de la protection sociale (personnes âgées dépendantes, femmes seules). Quels sont les rapports de force qui émergent à travers les débats sur ces thématiques ?

Il s’agira aussi de dégager les schèmes de justification, dans l’ordre de la justice et dans l’ordre de l’efficacité, qui légitiment aujourd’hui les différentes façons de faire de la protection sociale. Le partage des tâches strict entre la protection sociale et le marché du travail ne semble plus capable d’appréhender les sens des réformes contemporaines. L’hégémonie acquise progressivement par les politiques de l’emploi sur les politiques sociales redéfinit les institutions de valorisation des statuts de la société salariale.

Conformément à l’esprit de la revue, nous invitons l’ensemble des économistes, sociologues, politistes, historiens qui s’intéressent à la question à proposer une contribution à ce numéro.

Quantifier au nom de la qualité ?

Paru dans le N°19 de la RFSE

« Quantifier au nom de la qualité » : le dossier vise à explorer cet apparent oxymore, qui témoigne d’une dynamique générale de nos sociétés, où consommateurs, travailleurs et citoyens font valoir une exigence croissante de certification mesurable de la qualité des biens et des services fournis par les acteurs publics et privés, mais aussi de la qualité de leurs espaces de vie. Les salariés ou les citoyens apparaissent ainsi de plus en en plus férus de données, et même parfois initiateurs d’indicateurs, pour s’orienter entre différents espaces professionnels et/ou territoires de vie. Les initiatives de mesure de la qualité de vie, qu’elles soient d’origine privée ou publique, s’emploient toutes à promouvoir la qualité de vie comme un nouvel objet de gestion auprès des managers publics ou privés, et à l’équiper, en conséquence, d’outils, de dispositifs et d’étalons de mesure.

Qualité des produits, qualité du travail, qualité du territoire, qualité des processus, qualité de vie au travail, qualité de vie sur les territoires, qualité sociale des entreprises, qualité de l’environnement, qualité de la recherche, qualité de la régulation : l’exigence croissante de qualité se manifeste d’abord par la multiplication des dispositifs visant à la mesurer et à la garantir, allant des indicateurs aux procédures d’audit, en passant par des classements, des scores, des notations, des benchmarks, des palmarès, etc. Ces entreprises de quantification, menées au nom de la qualité, recouvrent des logiques de contrôle de la performance, de pilotage et d’accountabiliy, mais aussi des efforts pour produire des visions renouvelées de ce qui vaut et de ce qui mérite d’être poursuivi et défendu dans nos vies (bien commun, progrès, soutenabilité, durabilité, etc.).

Que nous apprennent les pratiques de quantification, de mesure et de calcul sur l’éventuelle transformation aujourd’hui de ces « qualités » ? Ces pratiques contribuent-elles à faire émerger des qualités, ou en réduisent-elles le spectre ou la portée ? Plus particulièrement, on pourra se demander dans quelles circonstances, à travers quels dispositifs concrets, l’effort de quantification peut se trouver associé à la définition, au partage, ou à la promotion de nouvelles « qualités », ou bien à des phénomènes de réduction, de contestation ou de dégradation de « qualités ». Nous proposons ainsi aux auteurs d’interroger les significations variées de ces quantifications. Ils pourront, par exemple, faire porter l’attention sur leur genèse (et le rôle des experts « qualité »), sur leurs traits communs (la définition de listes de composantes ou de dimensions), sur leurs usages (circulations, appropriations, détournements, transformations, etc.) et sur leurs effets (performativité, déplacement du débat public, modification de rapports de force, etc.).

Transformations et confrontations des systèmes agricoles et alimentaires

Paru dans le N°18 de la RFSE

Les enjeux croissants de sécurité alimentaire, d’environnement, de changement climatique, de lutte contre les pauvretés ou de (re)localisation des activités économiques remettent l’agriculture et l’alimentation au cœur des débats publics, des stratégies de firmes et des agendas politiques. Les manières de produire, d’échanger et de consommer les biens alimentaires se transforment, sont débattues par les acteurs économiques et politiques et sont réinvesties par des chercheurs de différentes disciplines en sciences sociales.

Le modèle agroindustriel, qui a permis une forte croissance de la production et des productivités agricoles sur la deuxième moitié du XXème siècle, est maintenant très critiqué, mais il poursuit son développement en s’appuyant sur les biotechnologies, les firmes multinationales ou les besoins alimentaires croissants des métropoles. Parallèlement, des modèles agricoles et alimentaires alternatifs s’affirment à partir de formes préexistantes (économie domestique ou artisanale, circuits de proximité, échanges au long cours de produits de qualité…) ou d’initiatives apparues en réaction aux limites du modèle agro-industriel (agriculture biologique, commerce équitable…). La notion de système alimentaire ou agroalimentaire est remise en avant par les chercheurs pour analyser l’évolution des combinaisons d’activités concourant à l’alimentation, ou prendre en compte les modèles auxquels se réfèrent les acteurs pour se coordonner ou se confronter.

Les questions de la qualité des produits alimentaires, de leurs rapports à l’espace géographique ou à la nature, de la considération des personnes ou des animaux, des technologies légitimes… amènent à repenser la place des valeurs et conventions dans les marchés ou systèmes alimentaires. Les transformations en cours interrogent aussi les formes d’innovations techniques, organisationnelles ou institutionnelles propres à chaque système alimentaire ou communes à l’ensemble du secteur. L’analyse des effets des systèmes agroalimentaires sur le développement durable ou des conditions de leur coexistence dans un territoire ou un secteur questionne les politiques et les formes de gouvernance agricole et alimentaire. Ces questions appellent au développement de recherches en économie institutionnelle, en sociologie, en sciences politiques, en histoire ou en géographie et au croisement de leurs différents regards.

Cet appel à articles vise ainsi à mieux saisir et analyser la diversité des processus qui transforment les systèmes agricoles et alimentaires, au Nord et au Sud, en interrogeant i) la manière dont s’y affirment ou s’y confrontent les innovations technologiques, les changements organisationnels ou institutionnels et les nouvelles pratiques et savoirs , et ii) comment leurs acteurs se coordonnent ou s’affrontent dans l’espace économique et politique en se référant à une diversité de modèles alimentaires. Les contributions envisagées s’attacheront à analyser l’émergence de nouvelles formes organisationnelles (circuits-courts, chaines globales, nouvelles formes de gouvernance des filières…), de nouvelles pratiques (agro-écologie, agribusiness...), de nouvelles normes de qualité (sanitaires, environnementales, éthiques…), mais aussi comment ces changements peuvent être analysés en se référant à différents systèmes et modèles alimentaires et à leurs confrontations. Si les travaux empiriques (avec cas d’étude) seront particulièrement valorisés, aucune méthode d’analyse particulière n’est privilégiée (ethnographique, statistique, économétrique etc.). Les approches interdisciplinaires seront appréciées, en particulier celles associant approches économiques, sociologiques et historiques. Les questions que l’analyse des transformations agricoles et alimentaires pose en retour sur les débats théoriques en sciences sociales seront bienvenues.

Les crises de la grande distribution

Paru dans le N°16 de la RFSE

La grande distribution a émergé du besoin d’industrialiser l’écoulement des produits dans le cadre d’une économie fordienne fondée sur l’articulation entre production de masse et consommation de masse. Au cours des années soixante et soixante-dix, les producteurs sont devenus des fournisseurs dépendants de leur référencement par les groupes de distribution pour vendre leurs marchandises. Les clients ont laissé place aux consommateurs dont les goûts, les habitudes et les modes de vie sont modifiés par les orientations du secteur. Cet âge d’or de la grande distribution a pris fin dans les années 1990, près de trois décennies après l'entrée en crise du fordisme industriel. L'arrivée à maturation du secteur avec la constitution d'un nouveau maillage territorial de l'appareil commercial coïncide dans de nombreuses filières avec un basculement du rapport de force économique depuis la production en amont vers un segment de la distribution en aval fortement concentré. Les liens avec les fournisseurs se redéfinissent, les modes de consommation se transforment. Les hypermarchés cèdent leur place à des formats plus modestes, les produits standardisés à des gammes élargies censées s’adapter à un public plus diversifiés et finalement le commerce de masse à un commerce de précision. Parallèlement et de façon apparemment contradictoire, les enseignes de hard discount, leur prix bas et leur offre réduite se développent massivement. Conditionnées à la fois par les modèles productifs industriels et les caractéristiques sociales et culturelles des consommateurs, les formes de développement du secteur les modifient aussi en retour.

Espace de réalisation de la plus-value industrielle en raison de sa position d’intermédiaire entre la production et les consommateurs, acteur majeur des marchés du travail et de la tertiarisation des économies occidentales, secteurs pleinement saisi par la logique de valorisation actionnariale, la grande distribution apparaît comme un secteur fortement encastré dans le monde social et très dépendant de la conjoncture économique et sociale, un miroir grossissant des mutations du capitalisme contemporain.

Ouvert à l’ensemble des disciplines des sciences sociales, cet appel à contribution se propose d'explorer les transformations du secteur en croisant deux types de perspective.

La première entend aborder la grande distribution à travers le prisme de la première grande crise économique du 21ème siècle, c'est-à-dire, d'une part, dans le cadre des mécanismes qui ont nourri la maturation de la crise (notamment la montée en puissance du secteur financier) et, d'autre part, dans les réajustements auxquels les distributeurs ont du procéder en réaction aux chocs financiers et économiques depuis 2007. En un mot, comment les multiples points d’encastrement du secteur dans l’espace économique et social s'inscrivent-ils dans le processus d’entrée en crise du capitalisme ?

La seconde approche entend davantage rendre compte des logiques historiques et sociologiques de mutation endogène de la grande distribution en lien avec l'évolution des modes de consommation. Il s'agit ici d'insister sur les trajectoires longues des dispositifs marchands du grand commerce dans leurs dimensions organisationnelle, sociale mais également technique, tant du point de vue des firmes que des travailleurs du secteur et des consommateurs. Dans quelle mesure les bouleversements contemporains constituent-ils une rupture dans les dispositifs liant production et consommation ?

Les contributions soumises peuvent s'inscrire dans l'une ou l'autre de ces perspectives, ou bien articuler les deux dimensions. Dans tous les cas, une attention particulière sera attachée au fait que ces propositions permettent de mettre en évidence les contradictions qui travaillent le secteur et de pointer les enjeux sociaux économiques mais aussi politiques qui y sont associés.

Les approches socio-économiques de l’économie sociale et solidaire

Paru dans le N°15 de la RFSE

Les analyses de l’économie sociale et solidaire sont contrastées. Les uns critiquent son instrumentation par un État social défaillant, les autres, au contraire, valorisent le caractère démocratique de ses structures. Pour dépasser ces oppositions, nous pensons utile d’aborder l’objet dans la perspective plus large de la recomposition des rapports entre société, économie et démocratie. Cet élargissement de focale envisage l’économie sociale et solidaire dans ses interdépendances avec d’autres entités, ce qui pourrait fournir les bases d’un renouvellement conceptuel partiel, insistant sur la contribution à un dépassement du dualisme marché-État.

Cinq pistes de questionnement seront privilégiées dans ce dossier.

La première est liée à des auteurs de référence, et l’on peut évoquer parmi ceux-ci Polanyi et Ostrom. Karl Polanyi a livré une critique de la société de marché qui est d’une centralité particulière dans la période contemporaine de crise. Cette oeuvre majeure pour une approche socio-économique permet-elle d’éclairer la réalité de l’économie sociale et solidaire aujourd’hui et quels outils propose-t-elle à cet égard ? La même question peut être adressée aux travaux d’Elinor Ostrom prix Nobel d’économie 2009. Au-delà d’un postulat commun selon lequel les formes de coordination les plus efficaces ne se situent ni sur le marché ni dans l’État, on peut se demander dans quelle mesure les travaux de l’école de Bloomington, et ceux d’Ostrom en particulier, renouvellent les approches de l’économie sociale et solidaire, et consolident plus généralement les postures académiques institutionnalistes et pluridisciplinaires. A contrario, on peut aussi s’intéresser à l’opportunité, ou non, d’une distanciation épistémique vis-à-vis de ces travaux.

La seconde porte sur les controverses analytiques vis-à-vis de l’objet. Des débats intellectuels vifs traversent le champ de l’économie sociale et solidaire : quels en sont les fondements économiques et politiques ? Est-il possible de dépasser ces controverses, le faut-il ? Quelles sont les approches théoriques qui apparaissent les plus heuristiques dans la multitude des travaux qui ont été effectués au cours des deux dernières décennies ?

La troisième porte sur les interactions entre l’action publique d’une part, l’économie sociale et solidaire d’autre part. On l’oublie souvent, mais l’économie sociale et solidaire est une composante importante d’une conception extensive de l’action publique, entendue comme action complexe combinant l’action citoyenne, l’action associative et l’action des pouvoirs publics. Observe-t-on des changements institutionnels oeuvrant dans ce sens ? Quels sont les effets d’un tel renouvellement ? Quelles sont les modalités de « publicisation » repérables dans les pratiques ?

La quatrième porte sur les rapports entre l’économie solidaire et le changement social. Une partie de l’économie sociale et solidaire s’est construite dans le mouvement social et dans la société civile. Quels liens peut-on identifier entre ces mouvements sociaux et l’économie sociale et solidaire ? Quelle est la signification de la terminologie d’innovation sociale de plus en plus utilisée ? Dans quelle mesure l’ESS s’articule-telle avec le changement social ? L’économie sociale et solidaire participe-t-elle d’une redéfinition des concepts de mouvement social et de changement social ?

La cinquième porte sur les « nouvelles entrées » de l’analyse de l’économie sociale et solidaire. Dans quelle mesure des déplacements sur la question de la consommation par exemple plutôt que sur la production renouvellent-ils les analyses et s’inscrivent-ils dans une capacité de changement ?

Les articles attendus seront fondés théoriquement. Des contributions exposant des travaux de terrain ciblés seront particulièrement bienvenues s’ils permettent d’éclairer les recompositions et enjeux des débats théoriques. Les contributions portant sur les expériences étrangères, et les contributions internationales sont particulièrement encouragées.